HRABREUIL (extrait)
Un coq au lointain chante l'hymne du réveil d'une voix aigrelette, une chouette fait ses adieux au monde des ténèbres, son collègue du jour est déjà à la chasse. Rires de mouettes, chants de moineaux, bavardages de pies et pépiements cristallins s'échangent des potins qu'une brise indiscrète emporte vers les terres. Un corbeau survole ce paysage où la mer vient s'écraser doucement dans un bruissement feutré, un magnifique cheval noir court dans l'eau fraîche et ses longues pattes font jaillir un bouillon blanc d'écume.
Lleu, le dieu de la lumière, jette ses premiers feux sur l'île de ses exploits ; c'est en face, sur cette verte terre que la brume cache encore aux regards, qu'il a vaincu jadis le monstrueux Balor. Un projectile précis lancé avec sa fronde dans l'½il unique du géant a tué sur le coup celui qui pouvait à lui seul terrasser une armée.
Dans cet horizon blême que le soleil éclaire encore à peine, dans cet univers pâle livré à la nature ; seul un étrange dôme vient d'une main humaine. Une étrange masse brune, toute petite dans cette immensité ; c'est une curieuse tâche dans toute cette harmonie où je n'ose rentrer que pour faire un récit :
Entrons dans la pénombre de l'espace retreint pour voir ce qui se cache sous l'étrange édifice. Il fait noir et on y voit à peine ; une ombre allongée contre une paroi humide s'agite en spasmes lourds. L'homme grogne et s'ébroue, se réveille lentement. Il éjecte l'épaisse peau qui le protège des rigueurs de nuits encore fraîches et se hisse lourdement de la couche qu'il s'est faite avec une mince couche de végétaux divers.
Il se glisse parmi les objets disparates qui encombrent un sol de terre nue et grasse. Il ne peut même pas se lever tant son abri est bas et il lui faut ramper pour quitter cet endroit. C'est une sorte de cahute vaguement ronde, grossièrement construite dans un mélange d'argile et de branchages qui tient plus du terrier que de l'habitation humaine. Elle et tout juste suffisante pour notre individu qui peut toucher ses murs en étendant le bras. Une toile de laine écrue fixée sur une branche en protège l'entrée et se gonfle légèrement sous la pression du vent, comme la voile d'un bateau :
« Vous parlez d'une maison ; ce n'est vraiment pas un endroit digne d'un être humain. »
Il est comme ça notre homme et c'est ainsi qu'il vit ; heureux et solitaire sous cet abri précaire. Certains diront que c'est parce qu'il est paresseux, d'autres vous expliqueront qu'il ne veut pas faire comme tout le monde ou que c'est un sauvage, d'autres encore trouveront une toute autre explication. Lui, il ne se pose pas la question ; il vit comme ça et c'est tout. De toutes façons, dans cette lande déserte où il s'est installé, il n'y a personne que sa manière de vivre puisse choquer, que quelques touffes d'herbes rares et jaunes secouées par le vent et la mer infinie qui vient s'y échouer...